Je m’appelle Mirella. Je suis née au Venezuela. Et quand j’avais 23 ans, j’ai demandé une bourse pour venir faire un doctorat à Paris, à Paris 7.
Mais, pendant un an, j’avais un rêve qui était récurrent. Je voyais des bâtiments que jamais dans ma vie j’avais vus, des maisons bizarres. Une tour très grande et très haute qu’il n’y avait pas dans ma ville, parce que ma ville c’est une ville où il y avait des bâtiments mais pas des 20 étages. Et puis il y avait des hommes, c’est bizarre, avec des casques très argentés, dorés. Je disais c’est quoi, c’est quoi ça ? Et pendant cette année-là, j’ai eu ce rêve au moins quatre fois. Alors je disais : c’est ça, mais avec ces casques, c’est quoi ? Ces petites maisons, c’est quoi ? C’était des bars, des choses comme ça.
Alors une fois j’étais à Jussieu, ça fait six mois que je suis arrivée en France. Et puis il y a eu une grève, il y a un étudiant qui était mort parce qu’il s’est jeté par une fenêtre. Alors je suis allée vers le métro parce que la police était dans tous les couloirs de Jussieu. Et on m’a dit il faut s’échapper par là et aller au métro. Alors j’ai fait ce que les français m’ont dit. Et puis quand je suis allée devant le métro, j’ai retourné la tête parce que toujours je descendais, mais jamais je regardais aux alentours du métro. Alors je vois la tour, c’était juste sur 20 étages. Et puis les petites maisons devant, c’était des maisons françaises où il y avait des bars, des choses comme ça.
Et il y avait des camions qui s’approchaient et j’ai vu les hommes avec les casques. Prémonitoire ? Prémonitoire, oui. Et c’est là que j’ai trouvé... Parfois j’ai beaucoup de rêves comme ça.
Bon, tu sais, au Venezuela, il y a eu un mauvais gouvernement. J’ai travaillé ici 20 ans et je suis repartie au Venezuela. J’ai dit : je vais mourir là-bas, je vais trouver un travail et tout. Mais avec ce gouvernement méchant... Je suis partie comme migrante en Colombie et c’était l’organisation des réfugiés qui nous a donné des papiers et j’ai pu trouver un travail dans une université pour survivre. Et j’étais là-bas pendant 4 ans, j’ai dit : bon il faut que je retourne en France parce qu’avant de partir j’avais eu la nationalité française. Et là bas, en Colombie, on ne peut pas parler parce que si on parle on te zigouille. Si on dit quelque chose on t’attend plus loin pour te... J’avais peur en Colombie, je ne parlais pas à mes élèves alors que c’était une école de droit et qu’ils me demandaient souvent : « Madame, qu’est-ce que vous pensez de ceci ou ou cela ? ». Je dis : « Ah, je suis étrangère, je ne connais pas la politique ». Mais je ne voulais pas parler parce qu’il y a une élève qui m’a raconté que son mari, une fois il était taxista dans ce village, il n’avait pas de taxi comme ici, c’est des motos. Il avait pris un guérillero comme un passager. Et plus loin, dans un autre village, on l’a attendu, il a été tué par les paramilitaires. Et l’élève me racontait que son mari disait : j’ai une femme, j’ai deux enfants, laissez-moi vivre, je suis un taxiste, je ne fais rien de mauvais. Et bon, quand j’ai écouté les histoires de mes élèves, alors je me suis dit, ici, je ne parlerai pas. Rien du tout. Jusqu’à ce que, quatre ans après, j’ai pu avoir de l’argent pour m’acheter un billet et venir en France.
Mirella Maurs
le rêve prémonitoire...
Du Venezuela à Maurs, via Jussieu et la Colombie ...