Peuple et Culture Cantal
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... cinéma d’ici et d’ailleurs ...
Mathieu Maurs
Etre paysan...

"C’est bizarre, l’attachement..."

Alors je suis cuisinier de métier et suite à quelques années de travail, j’ai changé, j’ai souhaité m’orienter, j’ai repris un peu de fac. Je suis revenu sur mon lieu de naissance à Aurillac, chose qui me semblait complètement aberrante quelques années plus tôt.
Et de fil en aiguille, le plant de légumes, puis une affinité par rapport à ça. Et très vite, ça a semblé assez limpide que j’avais envie de... Peut-être de faire quelque chose de professionnel là-dedans. Donc après j’ai fait une formation de BPREA dans une CREFA d’Auvergne, excellente association, qui est un BPREA un peu particulier, avec beaucoup plus de pratiques. Le BPREA c’est un brevet professionnel d’exploitant agricole, du coup c’est le diplôme pour être éligible aux subventions, plein de choses comme ça. Donc moi c’était pas forcément mon but, mais j’avais besoin d’une formation. Du coup j’ai fait ça, c’était vraiment très très bien, une pédagogie très active, quelque chose qu’on ne trouve pas forcément dans le domaine scolaire. Et beaucoup de stages, beaucoup d’émulation de groupes avec des gens, des projets très différents et qui ont tous apporté beaucoup.
Suite à ça, j’ai commencé à échafauder un petit projet parce que mon kiff c’était le plant. J’avais monté une asso avec des potes sur les tomates, ça s’appelait l’assoce tomate. Et on multipliait des tomates, des variétés anciennes, on les partageait avec nos adhérents, on avait une grosse banque de graines. Et du coup, c’est ça qui m’a motivé. Les tomates poussent, et bien plus, les piments aussi. Je suis en cours de me spécialiser pour le piment, j’en fais beaucoup depuis pas mal de temps. Bon, mais ça, c’est un peu... ça va arriver plus tard. J’ai rencontré plein de gens. Quand je parlais de mon projet, ils m’ont tous dit : il faut en parler à Pierre. Il faut en parler à Pierre. Au bout de quatre personnes, je me suis dit : mais qui est donc ce Pierre ? Je suis venu chez lui, au Bouyssou, en stage tout simplement, pendant que j’étais en formation. On s’est rencontrés et il m’a parlé de sa vision des choses, de sa dynamique, de son investissement pour tout ça. Et ça a collé assez bien.
De toute façon, c’est évident que j’ai une affinité avec le produit. Je veux dire, moi je suis cuisinier, mais j’écoute. J’ai cuisiné dans de très bons restaurants, des produits de qualité moyenne ou des très bons aussi. Mais clairement, l’affinité avec le produit, elle vient de là et j’ai envie d’aller au bout en fait. Donc là, en gros, mon activité c’est surtout faire du plant parce que ça pérennise mon activité et que ça s’arrête assez tôt dans la saison. Mais après l’idée, c’est quand même de cultiver et de transformer des choses. Donc je fais pas mal de sauces lactofermentées au piment, des trucs genre tabasco. Le sec un peu moins. Et après l’idée c’est d’élargir la gamme, avec peut-être des choses un peu apéritives, un peu en tartinade, tout ça. Sachant que j’ai un pote de l’école hôtelière qui m’a rejoint il y a quelques temps, qui a habité un peu là, au Bouyssou. Il est installé ici. Il a un resto à Maurs. Je bosse un peu avec lui aussi, je lui fournis de la marchandise. C’est un bel échange, j’ai la cuisine pour la transfo si je veux. C’est chouette, c’est des projets qui, un pied devant l’autre, avance.
Après c’est une autre aliénation. L’agricole, je pense que ça a été la première aliénation humaine. J’en suis témoin. Parce que tu mets une graine, t’as pas du tout envie d’investir beaucoup de travail, de temps. Mais, pour que ça aille au bout, t’es quand même prêt à investir encore plus quoi. Donc très vite, tu peux travailler beaucoup pour un résultat aléatoire... Le salariat, c’est le confort. C’est sûr. C’est à double tranchant. Voilà, il faut juste le fil du rasoir. Après, moi, ça me va bien pour l’instant. Après, j’ai la chance d’être en France. Je n’habiterai pas en France. Je ferai clairement autre chose. Parce qu’en fait, il y a des lois, il y a des aides. Et en fait, ces aides, elles me permettent de faire de l’agriculture. Si tu veux gagner ta vie, tu ne fais pas ça. Si tu as assez pour vivre et que tu n’as pas besoin de plus, tu peux faire ça. Mais non, tu ne pourrais jamais faire ça pour de l’argent. Mais c’est bien, bien plus. Pour moi, c’est bien plus que...
Mais je te dis, si je peux faire ça, c’est parce que j’ai de la stabilité pour. Je n’aurais pas ces conditions. Quand tu as 800 balles qui tombent, tu peux te dire que tu travailles pour rien, mais ce n’est pas grave. Et ça serait pas ça, je le ferais pas. J’en suis quasiment sûr.
Il y en a beaucoup qui ne pensent tous qu’a embaucher des clandestins quoi. Parce qu’il n’y a que ça qui peut faire qu’une entreprise, elle s’en sort. Enfin je vois comment ça se passe. Tu vois, tu as une grosse structure, tu as du matériel. Moi j’ai plus ou moins observé qu’à partir de deux salariés et demi en gros, deux temps pleins et demi, tu vois, sur une boîte, tu peux avoir du matos, tu peux avoir des gens qui se disent aujourd’hui c’est toi, demain c’est moi, j’ai un week-end, donc un minimum de vie privée.
Mais il y a tellement de potentiel. C’est sûr qu’il y a un potentiel monstrueux et qu’on a un système qui ne permet pas d’exploiter ça. On parlait de la Châtaignerie qui était un coin très pauvre. Exactement, ils ont diversifié. En fait, la terre, une ferme, c’est fait pour 10 personnes. Maintenant, tu as 1% de la population qui est paysanne. Mes grands-parents, ils étaient paysans. C’est bizarre, l’attachement. C’est un territoire à faire vivre et que c’est pas beau comme on l’a. Moi je suis pas fier de cette région parce qu’en effet, l’accueil c’est compliqué quand t’as des jeunes qui viennent et ils sont pas bien accueillis. Il y a plein de trucs à faire mais bon, on est là à tirer la couverture, à garder ce qui reste quoi. Là, je pense qu’il y a beaucoup de choses à faire mais culturellement c’est dur quoi. Et après bon, les gens meurent donc le seul problème c’est qu’est-ce qu’il y aura après quoi. Les gens vont décéder. Mais est-ce qu’après, il y aura quelque chose ? C’est ça qui est un peu plus inquiétant, de mon point de vue. Parce qu’après, il y aura toujours les entreprises pour acheter de la terre, pour l’épuiser. Ça, c’est pas un problème. C’est juste que c’est un territoire et que ça vit. On a à faire vivre ça.
Un truc que je peux te dire, c’est que moi je suis plutôt quelqu’un qui réagit pas mal, mais agir, c’est beaucoup plus compliqué.
Par exemple, je suis cuisinier de métier, il y a 50 personnes dans la salle, tu tapes dedans, tu fonces, tu cours, tu lèves la tête, et 15 heures, tu réagis.
Tu vois, tu as un truc qui se passe, quelqu’un vient, tac, tu réagis. Agir, ok, je pense que je vais faire... Et en fait, un paysan, il sème des graines, il agit, et c’est la seule fois qu’il agit. Après, il ne fait que réagir. Il faut les suivre, en fait. Et les bêtes, c’est pareil. Tu réagis, tu vois comment ça va, ça va, ça va pas, il faut faire un truc. Et donc du coup, ça me va bien ça, mais c’est très aliénant. Mais agir, c’est... Je ne sais pas comment dire. Après, tu es comme tu es et tout. Moi, je suis carré avec ça. Je ne me prends pas la tête. Mais je sais que dans la réaction, je suis bon. Dans l’action... C’est-à-dire la préméditation de quelque chose. Pourquoi pas, mais ça ne se passe jamais vraiment comme ça de toute façon.
Bon, après quand tu es au courant, tu tapes dedans et c’est tout. Tu réagis.
Les gens me disent que je suis courageux. Moi, je ne suis pas trop d’accord parce que le courage, c’est quand tu as le choix. Moi, je n’ai pas le choix. Du coup, je fais avec ce que j’ai et je tape dedans parce que j’ai envie de vivre, tout simplement. Ça ne s’appelle pas ça du courage. C’est une pulsion de vie. Je suis vivant et j’ai envie de vivre. Le courage, ça serait plus confortable... J’ai envie de te dire, c’est ma vie, mais c’est tous les jours en fait. J’ai horreur des... Je veux bien, les plans c’est rassurant et tout, mais justement... Et ouais, comment dire...