Alors, je m’appelle Maria et mon histoire est arrivée, j’avais 9 ans et demi et en 1975, quand on est arrivé en France, on est allé à l’école à Parlan et on faisait les trajets à pied, donc avec la neige.
Et à midi, pardi, il fallait manger à la cantine. Donc, on est allé manger à la cantine, mais... Nous... Je suis d’origine portugaise. Et du coup, la cantinière, elle faisait des soupes de pain que les Français n’aimaient pas non plus. Et alors, nous, les Portugais, n’en parlons pas, on n’était pas du tout habitués. Alors de la soupe !? Donc moi je ne la voulais pas cette soupe. Et à chaque fois qu’elle faisait la soupe de pain, elle mettait des frites et du jambon blanc carrément.
Et en dessert, elle mettait les crèmes brûlées. Donc tout ce que j’adorais, mais sauf la soupe de pain toujours. Et du coup, moi, je ne la mangeais pas. Je lui avais dit que je ne l’aimais pas. Et mes petits, mes frères petits et le grand, eux, ils ne l’aimaient pas non plus, Pardi, puisque c’était vraiment, c’était une soupe qui ne ressemblait à rien, d’ailleurs.
Et alors, de là, la cantinière m’avait prise légèrement en grippe. Et elle m’a dit, si tu ne manges pas de soupe, tu n’auras pas de frites, ni de jambon blanc, ni la fameuse crème.
Et j’avais dit, c’est pas grave, si vous ne voulez pas me donner, je ne mange quand même pas la soupe. Et mon frère, qui avait quand même du caractère, lui, il avait dit : moi je veux les frites et je veux mon jambon. Donc il a pris un petit sac et il mettait la soupe dans le sac et il le cachait derrière la chaise pour le sortir après. Et moi, pardi, j’ai tenu bon. Mais pendant plusieurs fois, chaque fois qu’il y avait les frites, donc j’avais ma fameuse soupe, et donc je mangeais pas, carrément. Donc le troisième jour, pour me narguer, elle refait cette fameuse soupe.
Et là, je lui ai dit : non, mais moi, je veux pas votre soupe, je vais vomir. Et là, elle me dit, ça va, tu es capricieuse, tu arrives d’un pays où vous n’avez rien, donc tu manges la soupe.
Et j’ai dit : non, non, non, je ne la mangerai pas. Et puis là, vraiment, j’avais tenu bon et tout le monde baissait la tête. Les Français, personne ne l’aimait, cette soupe, c’était l’horreur, sans déconner. Et là, elle me prend de force, elle me met à genoux devant tout le monde, carrément, et les mains levées sur la tête, et tout le long du repas. Donc, bon, mais moi, je ne cédais pas de toute façon. J’y suis allée et j’y suis restée. Bon, c’est passé, la journée est passée, j’avais toujours pas mangé, mais c’était pas grave. À la fin, je prenais des sandwiches dans mon sac, donc c’était pas grave.
Et le lendemain, de même, pour de nouveau m’irriter, elle refait la même soupe. Et là, elle avait pas fait des frites et du jambon, elle avait fait une purée aussi, que j’adorais, avec de la saucisse. Donc, du coup, et là, je lui dis : non, je veux pas votre soupe.
Et là, elle me dit, puisque tu n’en veux pas, tu passes devant, là-bas, tu te mets à genoux, et tu mets les mains sur la tête. Mais moi, pas du tout énervée ni agacée. Elle me prend de force surtout. C’est que là, pour le coup, je ne me serais même pas levée.
Et donc, j’y vais et elle me met par-dessus à genoux, là, et puis les mains comme ça. Et tout le monde, personne ne disait rien. Personne n’osait rien dire. Et alors, bon, elle s’en va dans la cuisine pour aller chercher la fameuse purée. Et là...
Quand j’ai dit : ah non, mais celle-là, elle ne va pas me la faire une troisième fois. Si elle ne me connaît pas, là, elle va savoir d’où je viens. Et là, qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai pris la porte et j’ai fugué. Donc, sauf que ça ne faisait pas longtemps qu’on était en France et je n’avais pas le sens du repère de la route, de tout ça.
Et j’habitais dans un petit village, c’était quand même 5 kilomètres. Et j’avais tellement peur qu’elle me retrouve que j’ai traversé les bois et je me suis un peu guidée toute seule. Et donc j’ai réussi à arriver à la maison et j’ai dit à maman - pourtant maman ne nous donnait jamais raison - j’avais dit non, ça fait plusieurs fois que je ne mange pas, maman à chaque fois elle le fait, puis ça devenait un peu de la nargue, elle s’amusait un peu, vous voyez. Et donc j’ai dit à maman, elle m’a dit : écoute, c’est pas grave, t’as qu’à rester là et t’y vas pas. Et on en rediscutera.
Alors que d’habitude j’aurais ramassé une bonne rouste. Mais donc je reste là à la maison. Sauf que la fameuse cantinière, quand elle est sortie de l’autre côté, il n’y a plus de Maria. Et elle est où, Maria ?
Eh bien, Maria, elle a fuguée, elle a piqué un sprint et elle s’est barrée. Tous les copains, tous les Français, mes frères, mais personne ne l’a ramené parce que j’étais la seule à avoir un peu de caractère. Donc, du coup, là, la panique, il faut appeler l’institut, il faut alerter.
Du coup, elle appelle la maîtresse qui était sévère, mais gentille avec nous. Elle nous faisait faire des doubles cours pour qu’on comprenne petit à petit le français. Et donc, elle arrive et là, elle demande des explications à la cantinière et aux élèves surtout. Et de là, elle...
De là, la cantinière, les jeunes lui expliquent. Vraiment, ils lui ont dit oui, c’est vrai. Elle a raison, Maria, c’est la seule qui lui a tenu tête. Et nous, on n’a rien dit, on aurait dû au fidèle. Mais elle nous oblige à manger sa soupe, sinon elle nous prive et tout.
Et donc là, ça a pris une ampleur. Le soir, réunion avec les parents d’élèves, parce que ça a fait tout le tour de Parlan. La petite portugaise qui se rebelle, enfin c’était la grande une, on arrivait déjà, ça ne faisait pas très longtemps ; Et déjà, la grande réunion, le soir, donc la maîtresse, du coup, quand elle a su ce qui s’était passé, elle dit : il faut que j’aille voir où elle est, parce que si elle s’est perdue, elle n’a pas de repère, elle ne sait même pas où c’est, rien.
Parce qu’on arrivait à pied, mais on prenait l’autre route, et moi j’étais partie, ah non, mais dans les bois, vraiment. Et donc elle arrive à la maison, et du coup elle me voit là, mais je ne la ramenais pas. Mais là par contre, ma mère, elle me dit, donc elle dit : Maria, qu’est-ce qui s’est passé ? J’ai expliqué de nouveau.
Et là, elle me dit, tu veux revenir en cours ? Je dis non, non, parce que là, c’est trop. Et maman, là par contre, elle a dit, oui, écoutez, je comprends, il faut qu’on s’y habitue. Mais là, la soupe, vous ne pouvez pas obliger comme ça. Mon fils, il prend un sac et il le met dans le sac parce qu’il n’ose pas le dire. Et les petits Français, ils n’aiment pas cette soupe. Donc, c’est imposer quelque chose qui n’apporte rien. Et donc là, elle me dit, mais ne te tracasse pas, Maria, tu reviens lundi, tu iras à la cantine, tu n’auras plus du tout de soucis.
Bon, le lundi, ça c’était un vendredi, donc le lundi, je repars à mon fameuse école et donc je vais à la cantine. Mais j’avoue que je me suis dit, de toute façon, je referai pareil si elle continue.
J’arrive là-bas. Donc, tout le monde mange. Et entre-temps, la réunion des parents du fameux soir, les parents ont dit : c’est vrai, il y a un souci avec cette cantinière. Parce que moi, mes enfants, elle leur fait toujours des trucs qu’ils n’aiment pas. Et elle les oblige. Donc, elle a bien fait, cette petite Portugaise.
On ne la connaît pas, mais pour le coup, elle s’est exprimée. Donc, à partir de ce soir-là, ils ont décidé de faire des repas qu’on aimait, des repas équilibrés. mais que tout le monde aimait, que ce soit les Portugais, les Français, il n’y avait pas de...
Et donc, moi, le lundi, je reviens, mardi, j’avais un super repas, j’avais mes fameuses frites, mon fameux jambon et ma fameuse... Mais je n’avais plus ma soupe. Donc, on s’assoit, tout le monde mange, et là, elle nous a fait une entrée très bonne, et on mange là, donc super.
Moi, elle revient me voir, et elle me dit : Maria, vous ne voulez pas un autre peu de frites et un peu de jambon ? J’étais la seule à qui elle demandait. Donc moi gourmande, là pour le coup je me suis rattrapée une deuxième fois et j’ai bien mangé mes frites.
Et sauf qu’à l’époque on faisait une semaine, on aidait les cantinières à faire la vaisselle et la semaine d’après c’était les autres qui balayaient, qui levaient les assiettes. On faisait des équipes de deux. Et cette semaine-là, en plus, où je devais revenir manger, le fameux lundi, c’était ma semaine à aller faire la vaisselle avec la cantinière, avec une autre fille, parce qu’on tourne à tour de rôle. Et moi, j’aimais bien, parce que j’étais habituée, vu que je venais d’une famille de huit. Sauf que là, je ne la ramenais pas large. J’ai dit là-bas, toute seule, avec ma fameuse cantinière. Donc, j’y vais. Et donc je fais la vaisselle, elle était gentille, elle, je vous dis que j’avais jamais vu ça et je me suis dit mais c’est pas le même personnage. Mais bon, je n’ai rien dit. Et sauf que la fin de semaine, le vendredi, il y avait toujours l’épicier qui passait. Donc elle faisait les courses pour la semaine qui suivait.
Et la semaine, donc elle m’a appris le jour où je faisais le vendredi, donc elle avait été à l’épicier. Et moi, je faisais encore la fameuse vaisselle. Et là, elle me sort des paquets de chewing-gum, des paquets de bonbons.
Et elle me regarde et elle me dit : Maria, elle m’avait prise toute seule, tu ne le dis pas aux autres, tu auras ça tous les vendredis. Bon, de là, moi toute contente, je planque mes bonbons, je planque mes chewing-gum et je pars.
Donc j’avais fini la vaisselle, j’allais dans la cour et après on rentrait à deux heures. Et là, il était une heure et demie. Sauf que moi, par dire, pour une fois que je pouvais montrer que je servais à quelque chose, je montrais mes bonbons à tous mes copains, tous mes petits Français qui, pour le coup, m’adoraient.
Parce qu’ils m’ont dit, mais t’es trop génial, Maria, personne n’aurait jamais fait ça. Et là, je montre mes bonbons, mes chewing-gums, et je dis, regardez en plus ce que j’ai ! Mais moi, j’étais trop gentille, donc je distribuais tout à chaque fois. Donc, ils étaient trop, trop contents. Donc, voilà la fameuse histoire.
Maria Parlan
La soupe et la révolte
" Pour une fois que je pouvais montrer que je servais à quelque chose..."