Mon histoire, c’est un petit peu une confession publique.
Quand on était gamin, le jeudi après-midi dans un premier temps, puis le mercredi après-midi, on jouait au foot, on faisait tout et n’importe quoi. Des courses de gendarmes, ce sont des blattes, des petites bestioles rouges avec des points noirs. On allait pêcher. Les goujons, les vairons, les truites à la main aussi. Et surtout, on jouait au foot. Et on jouait au foot dans le coude du bas de la cité. Il y avait une sorte de virage, une espèce de mini ligne droite, on faisait nos équipes et tous les soirs on jouait au foot, les filles, les garçons, tout mélangé. Et les ballons à l’époque, avoir un ballon en cuir c’était, waouh, ça coûtait au moins 5 francs... Donc on avait souvent des ballons en plastique, mais quand on arrivait à économiser suffisamment d’argent, on se cotisait tous, et on allait acheter chez Colette un ballon en cuir et c’était Noël. Le problème des ballons, c’est que quand on joue au foot, on fait des têtes, on tire en l’air, ça part dans les jardins.
Alors on n’a jamais cassé de carreau, on n’a jamais cassé rien du tout.
Mais on avait une voisine. La Charlotte. ... Mais des douzaines de ballons, je ne sais pas combien, dans le jardin. Et à chaque fois, on était bien embêtés, on était tristes, on demandait à ses enfants, mais elle, elle les cachait les ballons.
Et on leur disait : si tu trouves le ballon, tu le ressors. Mais il ne les trouvait jamais parce qu’en fait, elle les crevait. Donc le temps passe, toute notre enfance comme ça, on a passé une fortune en ballon. On les gardait pas très longtemps. Et puis arrive l’année de nos 18 ans. Donc là, il y a la fête de Maurs, la fameuse fête de Maurs, on est conscrits, les filles, les garçons, à l’époque il y avait encore au moins 25 bars si mes souvenirs sont exacts...
Et avec des copains on fait la tournée des bars, comme tout le monde. J’étais pas la dernière. Et on fait la fête de Maurs, on est un petit peu ivres quand même. Et, avec un des copains de la cité qui jouait aussi au foot avec nous, il est 3h du matin, on est ronds comme des queues de pelle, et on se dit : Putain la charlotte là, tu sais quoi la charlotte ? On se regarde et il me dit « chiche, il ne faut pas me prendre là-dessus, on y va ». Et nous voilà partis à 3h du matin, en train de descendre le chemin. Je nous revois encore descendre le chemin. Ce petit chemin. Et on est juste devant chez moi parce qu’en fait, ma maison à l’époque était en décalage par rapport à la maison de Charlotte. Et on se regarde et puis on dit « on ne se dégonfle pas ». Ah ben non, on ne se dégonfle pas. Alors on a sauté le jardin. On est rentré sur le jardin de Charlotte et on lui a tout refait. Et on ne faisait pas de bruit, parce qu’il ne fallait pas faire de bruit, elle y était. Et on virait les poireaux. Et ça, c’est pour le ballon de machin. Et ça, c’est pour le ballon de machin. On a refait tout le jardin. Elle avait des arbres fruitiers. C’était génial. Et on était mort de rire, en silence quand même. Ça a duré, je ne sais pas, un bon quart d’heure, 20 minutes. Et on est reparti.
Le lendemain, nous on cuvait évidemment. Et Charlotte, elle n’était pas très contente. L’histoire pourrait s’arrêter là, sauf que moi, toute ma vie, j’ai culpabilisé par rapport à ça.
Je pars de Maurs, le temps passe et 40 ans plus tard, parce que la Charlotte est toujours en vie, je la vois, je vais déposer mes poubelles devant son truc à poubelles parce que c’est devant sa maison et je me dis quand même, quand même, bon il y a prescription j’espère.
Et la Charlotte, je la vois régulièrement, je m’arrête, elle est avec une voisine et à chaque fois je dis « Salut les filles, comment ça va ? » Elles ont 86, 87 ans, mais c’est mon enfance. C’est mon quartier, c’est là où j’ai grandi. Et puis il n’y a pas très longtemps, il y a peut-être... Je me dis : non mais quand même. Je m’arrête. Alors comment ça va ? On taille la bavette comme on fait tous parce que c’est sympa. Et je lui dis, Charlotte, il faut quand même que je vous dise un truc. Je me dis : je lui dis ou je lui dis pas ? Ouais, mais si, quand même, il y a prescription, ça fait 40 ans, faut pas exagérer, quoi. Et je lui explique, j’ai dit, vous vous souvenez pas l’année où votre jardin, il avait été refait ? Oh, pauvre, si, mais alors ? Mais alors ? Et là, je me dis : non, je vais pas aller jusqu’au bout, quand même. Puis si, j’ai commencé, il faut finir, quoi. Je vais être droite dans mes bottes, donc... J’ai dit, vous vous souvenez, le jardin ? C’était Michel et moi. Elle dit « Oh quand même ! T’as pas fait ça, Flore, t’as pas fait ça ! » Si, si. Mais vous ne m’en voulez pas maintenant ? Ça a été l’accolade et on continue à se voir. Et j’ai la conscience tranquille.
Flore Maurs
Les ballons de foot dans le jardin
" J’ai la conscience tranquille maintenant..."