Je vais vous raconter une première anecdote qui m’est arrivée dans le cadre de mon activité professionnelle. J’ai travaillé pendant 40 ans dans un groupe qui s’occupait de protection sociale et durant ces 40 ans, j’ai passé 4 années au service social en tant que déléguée. En fait, j’allais rendre visite aux retraités de notre institution pour les aider dans des démarches administratives telles que l’obtention d’aides ménagères, aides diverses dont ils pouvaient avoir besoin. Donc pour ça, j’ai suivi une formation et j’ai été sur le terrain pendant un mois avec une collègue. Donc c’était vraiment très sécurisé.
Et donc la première semaine où je tourne toute seule, c’était au Pré-Saint-Gervais, Pantin, limite Pré-Saint-Gervais, je me rends chez un monsieur qui était seul. Il fallait passer par un café, monter un escalier et je tape à la porte. Et la porte s’ouvre et... le papy est à poil.
Il faut rappeler que j’avais qu’une trentaine d’années. J’étais jeunette. Et là, je me trouve un peu embêtée et je me dis : mais il faut que je fasse mon travail. Donc je lui dis : vous vous rappelez que vous aviez... C’est ma visite. Vous ne voulez pas enfiler un pantalon ? Alors il me dit, oh là là, c’est pas grave, c’est la nature. Je lui dis, écoutez, moi je veux bien, mais vous vous habillez. Bon, il tire la porte, il revient, il avait mis un pantalon.
Il me fait rentrer directement dans la cuisine. Il me dit : voilà, je suis tout seul, j’ai perdu ma femme, elle me manque, il se met à chanter l’opéra. Après il me dit : venez voir, venez voir, elle est là. Alors il m’emmène dans la chambre, qui donnait effectivement sur le cimetière du Pré-Saint-Gervais.
Et il se remet à chanter pour sa femme. On revient dans la cuisine. Je lui explique le but de ma visite, s’il avait besoin d’aide, etc. Et d’un seul coup il s’aperçoit que la porte... Il n’était pas fermé. Il ferme la porte. Il y avait trois verrous. Clac, clac, clac.
Ca m’a un peu surprise. Mais là, je me suis dit, il va m’en arriver une, parce qu’il avait bien l’air un peu... Alors j’ai continué mon petit laïus, je sortais tout doucement ma carte de visite, et tout doucement, je me suis rapprochée de la porte, j’ai ouvert un petit peu les verrous, il a rien dit, et je lui ai dit au revoir. Il m’a dit : attendez, attendez, attendez - parce que j’avais eu le temps de lui dire que j’avais deux garçons - je vais donner des bonbons pour vos enfants. Il m’a donné deux paquets de bonbons et je suis partie. Inutile de vous dire que je tremblais parce qu’il faut quand même préciser qu’à cette époque-là, il n’y avait pas les portables. Donc j’ai descendu l’avenue et la première cabine téléphonique que j’ai trouvée, j’ai appelé ma responsable et je lui explique. Mais Béatrice, fallait pas faire la visite ? J’ai dit, vous auriez pu me prévenir. Moi, j’ai ma conscience professionnelle, j’ai continué quand même mon boulot.
Mais bon, elle me dit, sachez-le pour une prochaine fois. Quand il y a un problème comme ça, vous ne rentrez pas. Voilà ma petite histoire. Mais je vous cache pas qu’il y en a plein d’autres parce qu’aller au domicile des retraités... Merci. Merci.
Une autre fois, toujours rendez-vous, et là c’était le rendez-vous de l’après-midi, le premier de l’après-midi à 14h.
Une petite mamie aux lilas. Et elle me fait tout un cinéma pour ouvrir la porte. Au bout d’un moment je m’exaspère, parce que là c’était au bout de mes 4 années de déléguée sociale, j’avais pris un peu de bouteille.
Je lui dis : si vous voulez, rien n’est obligatoire, je repars. Ah non, non, non, vous rentrez, rentrez. Elle finit par m’ouvrir la porte, elle avait un petit roquet là, qui faisait du cinéma. Bon, on rentre, je vois sur le buffet le courrier avec ma photo, je dis : bon, c’est bon. On envoie les photos exprès.
Et j’explique pourquoi je suis là, parce qu’on a toujours le petit laïus. Et d’un seul coup, au fond du séjour, il y a une porte qui s’ouvre, un jeune homme qui sort. Un deuxième un peu plus grand et un troisième. Alors j’allais dire quand le premier est sorti, j’ai dit : ah ben vous avez un de vos petits-enfants ? Mais j’ai bien vu qu’il y en avait un deuxième et un troisième, un peu comme les Dalton. Et là, alors moi je continue tout, et le premier qui était le plus petit mais sec, il sort une carte : madame, police judiciaire.
Alors je me suis rassise, pareil, je tremblais. J’ai mis enfin... Alors en fait, cette dame, c’était une veuve de commissaire. Au lieu de comprendre caisse de retraite, elle a compris caisse de sécurité sociale. Pourtant, il y avait le courrier avec l’en_tête, et tout. Elle a donc appelé la sécurité sociale pour avoir confirmation. On lui a dit qu’il ne me connaissait pas, forcément, ce n’était pas la même caisse. Et comme elle était veuve de commissaire, elle est allée au commissariat leur expliquer. Et bien sûr, on a déployé pour la dame une brigade de trois inspecteurs qui m’attendaient fermement depuis le matin puisqu’elle n’avait même pas donné l’horaire alors qu’on lui avait fixé l’horaire et tout. Mais l’inspecteur ne s’est pas déridé, il a été fort désagréable avec moi jusqu’au bout. Quand ils sont partis, « Ah, je vous ai bien eu ! » et elle rigolait. Eh bien, j’ai dit : vous savez, moi je rigole pas du tout. D’abord parce que ça m’a pas plu, et puis vous avez fait perdre leur temps à trois messieurs qui avaient sûrement autre chose à faire qu’à m’attendre, surtout que j’étais dans une bonne position. Mais bon, ça m’a quand même un peu secoué, parce que, police judiciaire, ils avaient quand même envoyé des inspecteurs, pas des simples policiers.