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Les Dormants

De Pierre-Yves VANDEWEERD, 2008, 60’



Les quatre récits qui habitent ce film nous entraînent de la Belgique aux rives du fleuve Sénégal, des Ardennes françaises aux montagnes du Sahara occidental. Ils ont pour point commun de nous guider à la rencontre de dormants. Des hommes et des femmes évoluant entre deux mondes, celui des absents et celui des vivants, entre deux états, celui de l’éveil et celui du sommeil. Dans chacune de ces histoires réside un mystère libéré de toute croyance, de toute philosophie, de toute tentative d’explication. Un mystère capable de réenchanter le réel.


Article

journal des Etats généraux du Film Documentaire – 20 août 2008

« Il y a assurément de l’indicible. Il se montre, c’est le mystique. »

Son film, Pierre-Yves Vandeweerd l’évoque en voix off, prend sa source dans l’expérience concomitante de la naissance (de sa fille) et de la mort (de sa grand-mère). La première partie des « Dormants » pourrait ainsi se résumer à un montage alterné de séquences d’un corps qui apparaît et d’un corps qui disparaît. Pourtant, ces deux corps ne s’opposent pas : le réalisateur les a placés sous le même terme, redéfini pour l’occasion : l’acédie. Originellement, l’acédie est la prostration du moine qui n’arrive plus à investir l’ascèse. Son esprit n’est tourné ni vers le passé révolu ni vers l’avenir, il est vide, comme coincé entre les deux qui se rencontrent en lui, sans lui. Il est presque hors le temps chronologique, il n’est qu’un fluement – sans les objets mentaux qui scandent habituellement la conscience. Dans son film, Vandeweerd adopte une définition élargie de l’acédie pour en faire l’expérience partagée de l’enfant qui vient au monde, et de la personne âgée qui s’apprête à le quitter : une absence à soi-même et au monde, une vision voilée, floutée ; mais un voile qui dévoile, un flou qui ouvre sur une autre perception du réel. Une sensation d’immobilité, un collapsus de l’intentionnalité, comme la neutralité mutuelle de la nostalgie du « ne plus » et de l’attente du « pas encore ».

Par-delà la différence apparente (une peau qui se froisse, des gestes qui se ralentissent, une âme qui s’évanouit ; une peau qui se lisse, des gestes qui s’élaborent, une âme qui s’éveille),
Vandeweerd montre l’essence commune de ces deux âges de la vie : non pas le battement d’un cœur dont on ne saurait dire a priori s’il s’agit de celui d’un foetus ou d’une vieille dame, mais une crise de l’intention, un entre-deux de la présence, ni tout à fait ici, ni tout à fait ailleurs. Visage perçu au travers d’une fenêtre et se confondant avec le reflet d’un arbre, silhouette frêle derrière un grillage, ou encore mains déformées plongées dans l’eau : les plans fixes, légèrement trempés de ce corps vieux et immobile accentuent l’impression paradoxale d’un désir exténué et d’une impatience résiduelle. La séquence de l’enfant et de sa grand-mère s’avançant main dans la main vers la caméra peut ainsi clore cette première étape du chemin initiatique que parcourt le film : parvenu au terme de la marche, l’enfant se laisse tomber et lâche cette main qui le guidait et qui reste seule dans le champ, prête à disparaître à son tour.

« Les Dormants » n’expose pas le travail de deuil du cinéaste, il n’effectue pas le voyage souvent ressassé qui irait de la tristesse à l’acceptation de la mort. Mettant dès le départ entre parenthèses la parole, l’explication et le manque, le film se situe par-delà l’antinomie de la vie et de la mort – le titre du film y engage : dans la tradition catholique et fait exceptionnel, reprise par l’Islam, les dormants, au nombre de sept, sont des martyrs chrétiens d’Ephèse, fuyant, au IIIe siècle, la persécution romaine, réfugiés dans une caverne, emmurés vivants, retrouvés deux siècles plus tard remarquablement conservés au point qu’ils semblaient comme endormis, confortant ainsi l’attente de la résurrection finale. Le crescendo d’un éboulement de pierres qui se fracassent, puis son arrêt brutal, accompagnent les plans de centaines de crânes empilés : le cinéaste semble alors faire silence en lui-même, intégrer la « dormance », cet entre-deux du nouveau-né et du mourant – dans le film, on ne percevra d’ailleurs le réalisateur que subrepticement à travers son ombre. Celle-ci et d’autres encore, le noir et blanc, l’impression de brouillage de la perception et d’atténuation de l’audition (la musique flotte comme un chant murmuré assourdi, une voix chuchote une prière dans une langue étrangère...) qui habitent la première partie du film prennent alors tout leur sens : il fallait déshabituer la vision et l’ouïe de la familiarité, en même temps que suspendre la temporalité pour se rendre attentif au présent, avant de retrouver la couleur, la lumière saturée et le soleil de midi. Dorénavant, un pas de côté (sur un autre continent, en Afrique) est possible, comme une deuxième étape du parcours initiatique. Ces hommes qui dorment, qui sont-ils, où sont-ils, que nous disent-ils ? Peu importe sans doute. Nous sommes passés sur un autre plan de conscience, comme dans le songe d’un dormeur, dans cet espace-temps où la loi de la gravité n’a plus cours, où le sentiment d’identité n’est pas donné, où le corps est plastique, où l’intelligible et le sensible ne s’opposent plus, où l’ombre des morts peut apparaître.

« Maman, les petits bateaux qui vont sur l’eau ont-ils des jambes ? », chantonnait, dans la première partie du film, la grand-mère du réalisateur. Et cette comptine ouvrait imperceptiblement un chemin : derrière le mystère du visible – un bateau flotte -, il y a forcément une évidence invisible qui se situe sur un plan où l’opposition entre le vrai et le faux ne fait plus sens. Dans cette perspective, si le mot ne faisait pas si peur, sans doute pourrait-on parler, à propos des « Dormants », d’expérience mystique. Sans être strictement contemplatifs – les variations de rythme du montage rendent impropre ce qualificatif -, ces plans d’hommes assoupis sur un sol sec et aride, de terre brûlée et de pierres enrubannées, de nuages de poussière et de ciel infini produisent en effet un sentiment d’unité, un « sentiment océanique » que Freud, reprenant la formule de Romain Rolland, décrit comme « un sentiment d’union indissoluble avec le grand Tout, et d’appartenance à l’universel ». Freud rapporte d’ailleurs ce sentiment à une « phase primitive du sentiment du Moi » antérieure, chez le nourrisson, à la scission entre le Moi et le monde extérieur – où l’on retrouve ici la première partie des « Dormants » sur l’expérience commune du nouveau-né et du mourant. Le film opère ainsi une équivalence, une identification entre mystère et évidence, par une mystique du silence et de l’immanence. Une expérience mystique qui n’a rien de proprement religieuse : celui qui se sent un avec le Tout n’a pas besoin d’autre chose. Un Dieu ? L’immense il y a de l’être, de la nature, de l’univers suffit. Une foi ? Il n’y a plus de question ; comment pourrait-il y avoir des réponses ? Le présent de la présence suffit.

Expérience mystique, donc éphémère. Pourtant, comme par ricochet, elle imprègne encore la dernière partie du film, troisième étape de ce qui devient notre initiation, le temps de la lecture d’une lettre qu’une femme adresse à un mort : sans crainte mais sans hâte non plus, elle lui annonce qu’elle le rejoindra demain... Lettre trouvée dans une maison abandonnée, lettre cachée sous « une pierre comme un absent repose dans la terre », lettre vouée à l’éternité donc. Et il n’est plus absurde d’imaginer l’âme de cette femme, sous les dehors d’un épouvantail en robe de soie blanche, flottant au vent sur une rizière de l’immanencité*.

* Selon le terme, inventé par le poète Jules Laforgue (1860 – 1887), qui contracte l’immannence et l’immensité.

Sébastien Galceran

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Note d’intention du réalisateur

Pour que ce film existe aujourd’hui, plusieurs années se sont écoulées durant lesquelles il m’a fallu mettre à l’épreuve des idées, des certitudes, des ébauches scénaristiques, à partir des images fondatrices de ce projet.
Ces images fondatrices sont celles d’une vieille dame en fin de vie et de son arrière petite-fille sur le point de naître.

La vieille dame est ma grand-mère. J’avais l’habitude de lui rendre visite à son domicile. Elle me racontait son quotidien et je l’écoutais. Un jour, notre manière d’être l’un à l’autre s’est modifiée.
Alors que je lui parlais, elle demeurait immobile, comme égarée dans ses pensées. J’ai alors compris que les choses ne seraient plus jamais pareilles. Je continuerais à lui rendre visite. Elle serait là, consciente de ma présence, mais en même temps absente. Les semaines qui ont suivi, je suis revenu avec une caméra super 8 mm. J’avais décidé de la filmer avec ce support et en contre-jour pour tenter de la rejoindre au plus près de ce monde dont elle s’était rapprochée.
L’état dans lequel elle se trouvait et dans lequel elle est restée jusqu’à la fin de sa vie était dépourvu de toute souffrance apparente, de toute maladie aussi. Au contraire, l’indicible vers lequel était tourné son regard donnait l’impression, vu de l’extérieur, d’être lumineux, beau, si étrange au point d’être en mesure de dépasser, d’exclure le réel. En la filmant dans cet état d’intimité, j’avais l’impression d’avoir accès à un espace-temps différent du nôtre, propre aux personnes âgées lorsqu’elles prennent place dans l’entre-deux qui sépare la vie de la mort.
Une fois la pellicule développée, cette impression m’est apparue de manière plus évidente encore. Grâce au support 8 mm, au noir et blanc et à sa texture, j’étais désormais en mesure d’appréhender un état de la vie, presque imperceptible à l’oeil nu. Une forme de mystère.
Pendant près de trois années, je l’ai filmée dans ces états. Et ce jusqu’à son dernier regard.

Durant ces trois années où la matière vive d’un film à venir était en train de naître, un événement important dans mon existence est survenu. J’allais devenir père pour la seconde fois, d’une petite fille.
Pour avoir observé mon premier enfant, je savais que les êtres en bas âge et ceux qui sont très âgés se ressemblent. Ils vivent dans un autre monde que le nôtre, dans une forme d’absence, ils ont le même regard, comme s’ils voyaient ce qui nous est imperceptible. J’ai alors décidé de filmer, avec le même support que pour ma grand-mère, ma fille durant la période qui a précédé sa naissance, durant l’accouchement de sa mère, durant les premières semaines qui ont suivi sa venue parmi nous.
Autant d’images et de sons, de points de rencontres entre une arrière grand-mère et son arrière petite-fille, habitées par un même état, par un même rapport de proximité et d’éloignement au monde.
Plus tard, peu de temps avant que ma grand-mère ne meure, j’ai filmé les moments partagés par ma fille avec son arrière grand-mère. Ces élans de transmission durant lesquels on ne sait plus qui soutient qui, qui se cache dans l’ombre de qui, qui vient au secours de l’autre.

Après la mort de ma grand-mère, au vide a succédé le désir de donner un prolongement à ces images. Un besoin de continuer à filmer pour faire naître le souvenir, pour essayer de faire survivre la présence à l’absence.
J’ai alors choisi de partir comme on part en voyage, en périple. Sans scénario, sans idée arrêtée, sans producteur. Partir pour me laisser glisser entre deux mondes, celui où j’habite aujourd’hui, la Belgique, et celui où je vis, cette partie de l’Afrique à partir de laquelle j’ai réalisé la plupart de mes films. Partir pour rencontrer d’autres lieux, d’autres personnes, d’autres histoires qui témoignent d’un imaginaire capable de faire le lien avec les absents, de réenchanter le réel.

C’est ainsi que je me suis rendu dans un vieux cimetière des Ardennes françaises. S’y trouvaient encore plusieurs centaines de tombes très anciennes, datant pour la plupart du Moyen-âge. Sur chacune d’elles étaient perceptibles de manière fragmentaire des épitaphes ainsi que des paroles laissées par les défunts avant leur mort. Des phrases, des noms, des signes, gravés pour que le souvenir survive à l’oubli. Des traces de vies passées néanmoins presque disparues.
A d’autres endroits du cimetière étaient présentes d’autres tombes, brisées et le plus souvent recouvertes par la mousse, sur lesquelles le travail d’effacement exercé par le temps était cette fois définitif.
En filmant l’érosion du temps sur ces tombes, j’ai eu le sentiment de me rapprocher de l’instant où la vie bascule inexorablement vers l’oubli. De toucher à cette limite qui sépare l’existence du néant. Comme si, tant que des inscriptions sur les tombes des défunts seraient reconnaissables, il resterait quelque chose de leur vie. Une vie dans leur sommeil. Que reste-t-il de nos existences et de notre présence une fois nos épitaphes disparues ? Rien ou des débris de ce que nous avons été. Comme en témoigne l’ossuaire, dans une autre partie de ce cimetière. Un ossuaire composé de milliers de crânes, étrangement identiques, égaux les uns aux autres, comme si ce qui distinguait les individus était ce qui disparaissait avec la mort.

Dans ce voyage aux confins de la vie, des hommes et des femmes témoignaient, par leur présence ou leur absence, d’un mystère, d’une attente, d’un entre-deux, d’un vacillement entre deux mondes. Tels des dormants.

Je suis alors reparti vers d’autres lieux, en Afrique cette fois, où je m’étais arrêté lors de précédents passages. Des lieux qui me sont étrangers culturellement mais que j’ai toujours ressentis très proches parce qu’ils parlent des liens étroits que les hommes entretiennent avec la mort et avec la vie, tout simplement.

Dans le nord de la Mauritanie, comme dans tout le Sahara occidental, il existe une pratique encore très répandue en ces lieux, dont l’origine remonte à l’époque des Dieux grecs. Cette pratique antéislamique, appelée Istikarâ se déroule dans des sanctuaires et a pour but de provoquer en songe, durant le sommeil, des visions capables de prédire le lendemain et de guérir. Au cours de ces rituels, des hommes et des femmes s’endorment, visage contre terre, le plus souvent à proximité de la tombe d’un défunt. Durant leur sommeil, ces dormants cherchent à rencontrer les ombres des morts qui reviennent.
Pendant près de deux mois, j’ai recherché ces sanctuaires et leurs dormants. Je voulais y séjourner, me laisser envahir par la proximité de ceux qui ne sont plus et par la volonté et l’imaginaire de ceux et celles qui cherchent à les retrouver.
De cette escale est née la troisième partie de ce film. Des images silencieuses comme le fut mon séjour en ces lieux. Tel un passage entre deux mondes précédant le réveil dans le réel, une renaissance.

Plus au sud, dans un village situé sur les berges du fleuve Sénégal, une lettre m’attendait. Quelques mois auparavant, un pêcheur me l’avait donnée, alors que je travaillais à cet endroit. Cette lettre, le pêcheur l’avait trouvée sous une pierre dans une maison en décombre. Elle avait été écrite en 1951 par une femme dont le mari avait disparu. Dans cette lettre, la femme racontait son désarroi, son envie de se laisser endormir dans une pirogue, son besoin que son mari la retrouve pourvu qu’il revienne un jour. Elle disait aussi qu’il existe une croyance dans la région qui veut que les épouvantails dans les rizières soient habités par des hommes et des femmes qui se sont endormis et que dans l’attente d’un réveil ils peuplent les champs. Cette lettre, je l’ai lue et relue, copiée puis recopiée. Habité par son contenu, j’ai parcouru les champs et les rizières à proximité de cette maison où elle avait été déposée. Dans ces rizières, des centaines d’épouvantails dansaient dans le vent. Je les ai filmés avec l’envie de retrouver celle qui l’avait écrite.

Aujourd’hui, comme traces de ce voyage il existe ce film. Il fait partie de mon histoire et de ma vie. Il pourrait être aussi un fragment de l’histoire et de la vie de tout un chacun.

Une tournée aux quatre coins de France et de Belgique

La fabrication du film s’est déroulée de façon solitaire et secrète, sur plusieurs années. Les producteurs, bien qu’étant dans la confidence, n’ont vu les images qu’en cours de montage.
Les dormants ne repose pas sur un discours narratif mais plutôt sensoriel. Il propose une perte de repères, aussi bien de la géographie que du temps, et plus le film avance, plus les limites s’effritent. Imprégné de cette nouvelle manière d’écrire, et de réaliser, Pierre-Yves Vandeweerd souhaite accompagner son film et les spectateurs, de salle en salle.
Nous avons donc envisagé comment ce cadre de l’intime, de l’artisanal doit se poursuivre. La volonté est née de ne pas concevoir la sortie du film comme une exploitation traditionnelle. A l’instar des troupes de théâtre itinérantes, Pierre-Yves prolonge et aboutit cette expérience de cinéma en cheminant avec le film à travers la France puis la Belgique. L’envie de dresser un pont avec le temps des ciné-clubs et de renouer avec une manière engagée de faire du cinéma sous-tend cette tournée.
Tout au long des mois de septembre et octobre 2009, des séances sont organisées, avec l’aide des salles et des associations accueillant le film et le cinéaste pour une soirée de cinéma et de rencontre.

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Vidéo

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Production/ Diffusion : Cobra films, Gsara, Zeugma films